BOOK CLUB - EP. 1
BOOK CLUB
Épisode I. Vallée du Silicium, Alain Damasio
Édition Albertine/Seuil, 2024
Chroniques littéraires d’un technocritique, entre fascination, nostalgie et espoir - une lecture politique de notre époque pour nous faire pressentir la suite.
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De son voyage d'investigation au cœur de la Silicon Valley, sont nées sept chroniques qui questionnent nos relations aux nouvelles technologies ; un peu comme s’il en faisait une photographie pour prendre le temps d’analyser leurs impacts sur nos manières de vivre. Il dénonce ce qu'il appelle le “technococoon” : “J’ai le sentiment qu’on s’est lentement inséré dans une espèce de chrysalide de fibre optique et qu’on interface le monde essentiellement par le smartphone, les écrans et les laptops. (...) Il existe aujourd’hui plein de stratégies de contournement du rapport humain rendues possibles par ces technos. C’est pareil pour le rapport au monde et dans la construction du rapport à soi.(...) Le technococon est un piège doux et serein. On ne sent pas de suite ce qu’il a d’aliénant, c’est ce qui me frappe.”*
A partir de cette observation incisive, il démantèle la chaîne de conséquences sur notre manière d’être au monde, de vivre, et notamment comment ces techno nous coupent de nos corps, physiquement, concrètement (ce qu’il appelle le premier corps) et jusque dans une dimension plus subtile, invisible (le “quatrième corps”, l'accorps” que chamaniquement nous décririons comme l’âme). Damasio dénonce cette perte de connexion à nous-même qui réduit alors la possibilité d’entrer en connexion avec l’autre, avec l'altérité, et nous place dans un état de dépendance et de dépossession de soi inquiétant. “Ce qui manque, c’est une aptitude, désormais largement perdue, laissée en jachère ou en friche par nos modes de vie numériques, à pouvoir nous confronter à l’altérité. A ce qui n’est pas nous, à ce que nous ne vivons pas, ne partageons pas directement.”
“Nous ne vivons plus ici ou ici, nous créchons dans le non-lieu de la communication et des messages, nous flottons dans l’irradiation nébuleuse des plateformes qui plagient le vécu, ou le fanent en numérisant aussitôt éclos. Instagram est un buvard qui boit l’intensité fuyante de nos moments prétendument riches. Court cette impression que les instants vraiment uniques de nos vies ne valent que pour la vidéo qui nous les fera revivre par après. Les gamers diraient : pour leur replay value.”
Damasio se saisit alors de la question essentielle : pourquoi nous ne résistons pas ou avec peine, à l’appel de ces nouvelles techno, pourquoi est-il aussi dur de se défaire de ce “technococoon” alors que nombreux.ses sont ceux.celles qui ressentent et se plaignent des effets néfastes sur leur santé mentale tout autant que sur l’évolution de notre société, de l’éducation, du soin…? Il propose une analyse extrêmement intéressante et au passage démontre pourquoi l’idée que “la techno est un outil neutre, tout dépend de l’usage que nous en faisons” est largement fausse (p 207 si la question vous intéresse). “Assumer une position technocritique implique de mettre les mains de ces quatre moteurs du désir pour en démonter les pièces : le fantasme de dépasser la condition humaine, la conjuration des peurs, la volonté de pouvoir et la paresse jouissive. Autant le dire : nous nous retrouvons face à des machines libidinales superpuissantes. Rien que la douce paresse, par sa force d’inertie, suffit le plus souvent à acclimater une technologie. Rien que le pouvoir qu’elle apporte, aussi dérisoire, suffit à l'imposer dans un quotidien. Rien que la réassurance qu’elle induit facilite une adoption massive.”
Ainsi Damasio met à jour la nécessité vitale de “battre le capitalisme sur le terrain du désir” : “Résister consiste à ressusciter le désir”.
“Debout dans la boue du réel, nous pouvons bien invoquer la liberté perdue, les addictions tragiques et la dévitalisation profonde des corps. Nous pouvons bien évoquer ces capacités humaines que le pouvoir techno appauvrit ou délite, en appeler à notre noblesse de l’altérieur, convoquer nos liens retrouvés avec le vivant. Ça parle et ça ne parle pas, faute d’une expérience directe de ces choses, faute d’une attention déroutée ou détruite.”
En tant qu’écrivain de SF, il souligne l’importance des récits, de reconquérir nos imaginaires comme “champ de résistance” : “notre vocation d’artiste reste de mythifier - j’entends par là de maintenir ouvert le pouvoir d’émancipation sociales des mythes”. “Le champ de l’imaginaire n’a plus rien de secondaire. C'est un champ de bataille en soi dans la mesure où il influence nos comportements bien plus efficacement que les anciens cadres disciplinants.”
Il conclut sa septième chronique par l’urgence d’éduquer, d’imaginer un “art de vivre” : “Ce qui manque furieusement à notre époque, c’est un art de vivre avec les technologies. Une faculté d’accueil et de filtre, d’empuissantement choisi et de déconnexion assumée. Des pratiques qui nous ouvrent le monde chaque fois que l’addiction rôde, un rythme d’utilisation qui ne soit pas algorythmé, une écologie de l’attention qui nous décadre et une relation aux IA qui ne soit ni brute ni soumise.”
Pour que notre alliance avec les nouvelles techno soit constructives, empuissantante et non affaiblissante - car il ne s’agit pas ici d’une technocritique qui rejetterait tout idée de progrès mais de comment bien-vivre avec, cohabiter intelligemment pour continuer à progresser en tant qu’être humain et non à perdre toutes nos capacités, qu’elles soient intellectuelles ou manuelles, il propose un critère particulièrement intéressant : distinguer la notion de ‘pouvoir’ (c’est-à-dire la capacité de “faire faire”, de déléguer, ce qui me facilite la vie mais m’appauvrit à terme) et de ‘puissance’ (capacité de “faire” - je développe ma connaissance et mon savoir-faire, je m’enrichi, me renforce). Est-ce que l’usage que je fais d’une technologie augmente mon pouvoir ou bien ma puissance ? A méditer tranquillement…
“Aucun essai, aucun mot d’ordre ne peut fermer un pareil sujet. Il reste ouvert et en cours. Et il est entre nos mains. Individuellement et collectivement. C'est à nous de décider ce qu’on veut faire de notre humanité, comment on veut l’outiller, la prolonger, l’appauvrir en l’asservissant à nos machines ou la redéployer grâce à elles, et parfois sans elles.”
Une lecture éclairante, lucide, à même de nourrir nos réflexions sur un usage conscient des nouvelles technologies, individuellement et collectivement. Le livre se clôture par une nouvelle de SF, “Lavée du silicium”, que je vous invite absolument à lire, que vous soyez amateur.trice de SF ou non : c’est saisissant, clairvoyant et générateur de vraies réflexions pour nos vies actuelles.
* Extrait d’une interview pour Goodplanet mag : https://www.goodplanet.info/2021/03/08/alain-damasio-aujourdhui-on-est-dans-lorgie-numerique/
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LECTURE À PROPOS DE LA FÉMINISATION DANS SON LIVRE DES PLURIELS NEUTRES ET DU TECHNOCOCOON.
LECTURE A PROPOS DE L’IMPACT DE CES NOUVELLES TECHNO SUR NOTRE RAPPORT A NOUS-MÊME ET LA POSSIBILITE DUN ART DE VIVRE AVEC CES TECHNO, DE DECONNEXION ASSUMEE.
LECTURE A PROPOS DE L’ENJEU DE “BATTRE LE CAPITALISME SUR LE TERRAIN DU DESIR”, DU ROLE DES ARTISTE ET DE L’EDUCATION, DE COMMENT NAVIGUER AVEC CLAIRVOYANCE CE TECHNOCOCOON.